Apocalypse
Prologue
Wendell Richmond s'était toujours considéré comme un raté. Un pauvre bouseux qui avait passé toute sa vie dans un village paumé du Kansas. A l'âge de douze ans, son père était mort d'une saleté de crise cardiaque. Trois ans plus tard, le malheur s'était encore acharné sur sa pitoyable existence, prenant la forme d'un accident de machine agricole. Les médecins qui l'avaient rafistolés à l'hôpital du comté, lui avaient assuré qu'il avait eu beaucoup de chance, même s'il avait laissé dans l'affaire son bras gauche qu'on avait du lui amputé un peu au-dessus du coude.
Certes, il n'avait pas vraiment été verni par la vie, mais aujourd'hui à 27 ans, il était prêt à reconsidérer ce qu'il prenait pour une certitude. Six semaines auparavant, Denver avait été rayé de la carte, comme bon nombres d'autres grandes villes des Etats-Unis. L'apocalypse nucléaire que tous le monde redouté était finalement arrivé, et alors que des millions de citadins étaient morts et que le pays entier était plongé dans le chaos, lui, le pauvre minable de la campagne était encore en vie...
episode 1 / saison 1 – La ville fantôme.
La rue principale était aussi morte que le reste de la petite ville. L'idée de penser qu'autrefois Bigsbee avait débordé de vie était presque dérangeante tant la commune était devenue sinistre et silencieuse. Ce n'était plus qu'une succession de bâtiments froids et déserts, abandonnés aux caprices du vent.
Ce dernier dispersait de la poussière et des débris de toutes sortes qui tourbillonnaient avec véhémence sur la chaussée. Sur la route proprement dite, deux 4x4 et une vieille camionnette avaient été abandonnés, certainement faute de carburant.
Wendell avançait d'un pas rapide, s'efforçant de ne pas trébucher sur les innombrables détritus qui jonchaient son chemin. La lumière de sa lampe torche, outre l'éclat blafard des cieux, était la seule à éclairer la scène.
Le jeune homme était vêtu d'un épais blouson délavé et d'un treillis noir. Il avait également sa fidèle casquette des Jayhawks retournée sur sa tête. Il portait en outre un imposant sac à dos mis en bandoulière et un holster duquel dépassé la crosse nacrée d'un antique revolver se balançait en cadence sur sa hanche droite. Wendell se sentait un peu ridicule vis-à-vis du choix de cette arme, mais avec son bras en moins il n'avait pas d'autre alternative que d'imiter ainsi les cow-boys d'antan. Par les temps qui couraient, mieux valait être armé...
Le bruit de ses bottes était le seul à transpercer le lourd silence qui baignait l'atmosphère. Il se répercutait sur les murs des maisons avec un sinistre écho, rendant sa progression plus pénible encore.
Le jeune homme s'arrêta un instant pour souffler. Il se trouvait près d'une voiture couverte de sang séché et de poussière. Une corvette, à en croire le logo fixé sur le capot. Un corps était assis à la place du conducteur. Sa tête, en partie cachée par une épaisse masse de cheveux, ne lui permit pas de déterminer s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme. Cependant, la robe souillée de poussière de l'inconnue tentait de prouver qu'elle faisait partie de la deuxième catégorie. Impossible de savoir de quoi était morte la malheureuse. Peut-être avait-elle été victime des radiations ? Où des pillards ? Dans ce monde devenu fou toutes les hypothèses étaient possibles...
Wendell détourna le regard de cette vision morbide. Presque inconsciemment, il leva le nez vers le ciel. Le temps était dégagé ce soir. Au-dessus de sa tête, les étoiles brillaient, certaines seules dans leur coin, d'autres serrées les unes contre les autres, dessinant des constellations. Le jeune homme se rappela avoir lu dans un magazine qu'il fallait des milliers d'années pour que leurs rayonnements ne parviennent jusqu'à la terre. Il réalisa alors qu'il ne contemplait peut-être que les images d'âmes disparues depuis des décennies. Cette pensée le fascina et l'effraya tout autant.
La morsure glacée du vent contre sa peau le fit frissonner. La halte avait assez duré. Il reprit son chemin en quête d'un abri pour la nuit. Le salut se présenta sous la forme d'une épicerie aux vitrines défoncées.
La porte de la boutique avait été enfoncée et pendait mollement sur ses gonds. La main du jeune homme effleura machinalement la crosse du revolver. Wendell avait toujours détesté les armes à feux, mais bizarrement, le fait d'avoir cet instrument de mort à ses côtés, le rendait plus serein. Le contact froid du métal entre ses doigts lui donna l'assurance nécessaire pour pénétrer dans les ténèbres du magasin.
Son premier réflexe fut d'appuyer sur l'interrupteur qui se trouvait à sa droite. Il ne fut même pas surpris lorsque rien ne se passa. Wendell se reprocha mentalement sa stupidité. Le bâtiment, comme tous les autres en ville, avait été déserté par la fée électricité. C'était d'ailleurs le cas de toutes les localités qu'il avait traversés ces deux dernières semaines. Pourquoi aurait-ce été différent ici ?
Il s'avança plus avant dans la boutique. Un bruit de verre brisé accompagnait chacun de ses pas.
Sa lampe torche balaya les étagères sans dessus dessous, ultimes vestiges de la panique générale qui s'était emparée des gens alors que les retombées radioactives de Denver fonçaient sur eux. Tout avait été saccagé. Ce que les pillards n'avaient pu emporter avait été complètement détruit. Un vrai gâchis...
Un bruit attira son attention. Il se retourna promptement, braquant la lampe sur les ténèbres qui l'entouraient. Il n'y avait rien. En outre, le bruit (si tenté qu'il eut existé) avait cessé. Il tendit l'oreille, mais ne perçut rien d'autre que le silence de l'infini. Cela devait être un mauvais tour de son esprit déjà bien éprouvé par les événements...
Haussant les épaules, il continua son exploration du magasin. Alors qu'il examinait un paquet contre lequel sa chaussure avait buté, le son recommença de plus belle. Cela ressemblait étrangement au bruit de quelqu'un marchant sur du verre brisé. Mais la sonorité du pas était des plus étrange. Cela n'avait franchement rien d'humain. De nouveau, sa lampe balaya le néant sans rien trouver. Le bruit s'était tu, mais cette fois, Wendell décela une présence quelque part autour de lui. Il n'était pas seul dans la boutique, cela ne faisait plus aucun doute.
Le souffle court, il s'approcha encore. Le jeune homme inclina la lampe vers le sol et son c½ur manqua un battement. Un labrador se dressait devant lui, l'air mauvais. Une main sectionnée à hauteur du poignet trônait fièrement dans sa gueule écumante de bave.
- Gentil le chien...
Wendell eut un geste de recul. C'était la première créature vivante qu'il rencontrait depuis huit jours, mais il ne ressentit aucune joie. Au contraire, la vue de ce molosse l'effraya. Il n'avait rien du brave « toutou à sa mémére » et lorgnait plus du côté de « Cujo » que de celui de « Pluto. »
Ce dernier retroussa les babines, laissant apparaître ses crocs jaunis. Il grogna encore.
- Gentil...
Lorsqu'il était encore un gamin son cousin avait été mordu à la main par le caniche de leur grand-mère. La plaie était assez impressionnante pour un chien de petite taille. Il n'osait même pas imaginer les dégâts que ce labrador pouvait faire d'un coup de dent...
Le molosse recracha la main pour toiser le jeune homme. Il grognait toujours, voyant probablement en lui un dîner bien plus succulent que le membre desséché dont il venait de se débarrasser. Wendell se força à ne pas le regarder dans les yeux. Mieux valait ne pas le provoquer...
Un instant, il songea à utiliser le revolver, mais aurait-il simplement le temps de le dégainer ? Une foule d'idées se bousculaient dans sa tête, finalement, il choisit celle qui lui semblait la moins insensée : la fuite.
Dans sa précipitation à reculer, son pied se déroba sur un quelconque obstacle. Il tomba à la renverse, moulinant le vide de son seul bras valide. Le choc fut si violent qu'il en eut le souffle coupé. Sa lampe lui échappa des mains et roula de quelques mètres sur le sol. Profitant de l'incident, le labrador passa à l'attaque. En deux temps trois mouvements, il fut sur lui. Ses terribles mâchoires se refermèrent sur sa jambe gauche. Par chance, le cuir épais de sa botte lui permis d'éviter le pire. A défaut d'un mollet en moins, il en serait quitte pour un gros hématome...
Le chien s'acharnait sur sa chaussure. Wendell lui asséna un violent coup de talon à l'aide de son autre pied, touchant l'animal à la tête. La créature poussa un jappement aigu et lâcha enfin prise. Le jeune homme profita de cette accalmie pour se saisir du revolver. Ses doigts l'agrippèrent au moment même ou le molosse se redressait sur ses pattes. Il s'élança de nouveau, toutes griffes dehors.
Poussé par l'adrénaline, Wendell braqua son arme sur l'attaquant. Avant que le chien ne puisse porter un autre coup de dent, il fit feu. Trois détonations déchirèrent la pénombre. Dans le faible halo de la lampe torche l'animal fut prit d'un tressautement. L'une des balles l'avait mortellement atteinte. Il s'écroula sur le jeune homme, inerte. Wendell se dégagea comme il le put, s'aidant surtout de ses jambes.
En se redressant, il constata avec horreur que son blouson était couvert d'une matière poisseuse à l'odeur métallique. Le jeune homme rangea nerveusement le revolver dans son holster et récupéra sa lampe torche d'une main tremblante. Puis son demander son reste, il ressortit dans la rue. Les coups de feux avaient peut-être été entendus par des pillards, il valait mieux chercher un autre abri...
FIN EPISODE 1